Alfred Bourgeois (1824-1904) est un officier de l'armée française, colonel de son grade, qui s'est illustré non par la composition au sens académique du terme mais par son activité de collecteur de chansons populaires de Bretagne. Il appartient à cette génération du XIXe siècle de folkloristes et d'érudits qui, dans le sillage de La Villemarqué et de son Barzaz Breiz, entreprirent de recueillir et de noter le vaste répertoire oral chanté de la Bretagne bretonnante avant qu'il ne disparaisse.
L'essentiel de sa contribution réside dans la constitution, sur une longue période de sa vie, d'un important recueil manuscrit de chants populaires en langue bretonne, intitulé Kanaouennou Pobl (« les chansons du peuple »). Ce corpus représente la gamme habituelle du folklore armoricain : il rassemble, à côté de motifs très répandus et largement attestés ailleurs, un certain nombre de pièces alors inédites, ce qui en fait un témoignage précieux sur la tradition chantée de Basse-Bretagne.
Les chansons collectées par le colonel Bourgeois sont notées avec leur texte breton et leur mélodie, accompagnées d'indications en français précisant le sens des pièces et les circonstances de leur collecte. Le recueil mêle les grands genres de la chanson bretonne : gwerzioù (complaintes narratives), sonioù (chansons légères, satiriques ou amoureuses) et chansons à danser. Bourgeois s'était par ailleurs intéressé au répertoire des chansons à langue « hybride », mêlant le breton et le français, phénomène qu'il évoque dans son travail en notant la manière dont des mots français venaient parfois se substituer à des mots bretons pour les besoins de la rime.
Comme nombre de ces collectes du XIXe siècle, le travail de Bourgeois resta longtemps à l'état de manuscrit. Ses recueils de chansons populaires bretonnes — notamment l'ensemble parfois désigné Kanaouennou Pobl Breiz Izel — sont aujourd'hui conservés à la Bibliothèque nationale de France, au département des Manuscrits (fonds celtique et basque). Le corpus dut attendre une soixantaine d'années après la disparition de son auteur avant de connaître l'impression.
C'est en 1959 que les Kanaouennou Pobl furent enfin édités, à Paris, par la Kenvreuriez Sonerion (la confrérie des sonneurs), sous la direction du folkloriste Hervé Le Menn, dans un volume d'environ 126 pages. Cette publication tardive, saluée par la Revue Annales de Bretagne, mettait à la disposition des musicographes et des philologues bretons une source restée jusque-là confidentielle, confirmant la valeur documentaire du patient travail de collecte mené par le colonel Bourgeois.